Brasilyane

Littérature: Le Village sans Raison, quand l'extrémisme religieux prospère en Amazonie

Le village sans raison, de Patrick MalherbePatrick Malherbe, auteur guyanais du remarqué "Devant le Chinois", en 2011, situe l'action de son nouveau roman dans une communauté de Marajo, sous la coupe d'un homme d'église inquiétant. Lecture et interview de l'auteur.

 Le récit s'ouvre brutalement sur la violente querelle qui oppose le personnage principal du roman, Cheroza, qui tient une pousada dans une ville qui pourrait être Belém, à son frère qui fait une fois de trop une remarque blessante sur Mateo, son fils trisomique. La jeune femme décide de retourner dans son village natal, perdu aux confins des labyrinthes aquatiques de Marajo pour retrouver la sérénité paisible de cet endroit hors du monde.

Mais la sérénité n'y est qu'apparente, une ambiance lourde règne avec l'envahissante présence d'une église qui veut imposer sa loi à tous, et rejette les "étranges étrangers", taisant de lourds secrets sous une apparence de tranquillité bienveillante. La tension ira crescendo tout au long des préparatifs d'une étrange veillée de noël.

Ce récit parlera à tous ceux que cette région du monde fascine: beauté énigmatique d'une nature sans fin où des hommes isolés et démunis s'adaptent comme ils peuvent à leur environnement, intolérance, obscurantisme et néo-totalitarisme religieux qui prospèrent sur l'ignorance, l'isolement et la quête de spiritualité de populations livrées à elles-mêmes, violence des rapports humains, peurs irrationnelles et idées préconçues envers les handicapés, poids de la structure familiale, difficultés à appréhender le monde extérieur...

Un livre riche du regard plein d'humanité de son auteur, aux à-coups narratifs parfois un peu secs, écrit dans une langue claire et élégante qui offre beaucoup de pistes de lecture, et propose pas mal de bonnes raisons de le lire.

Entretien avec l'auteur réalisé le 20 décembre, à la librairie Encrage de Kourou.

  • Brasilyane: D'où vous est venu le sujet de ce nouveau roman ?
  • Patrick MalherbePatrick Malherbe: En fait, il y a dix-quinze ans de cela, alors que je voyageais aux USA avec ma femme, je me suis retrouvé dans un petit village du Maine, près de la frontière canadienne; un endroit très isolé, sur une presqu'île, un village de maisons en bois sur pilotis, entouré d'eau où s'ébattait des phoques. Une apparence de paradis sur terre. On s'imaginait déjà rester là pour toujours. Et puis, en voulant boire une bière, on nous a dit que l'alcool était interdit au village; parce qu'à l'époque de la prohibition, ce village frontalier était un lieu de trafic, et que maintenant c'était interdit. Ensuite on a appris qu'il fallait faire attention aux jeunes du coin, qui n'aimaient pas beaucoup les étrangers; l'étranger commençant pour eux au village d'à côté ! Et le soir, ces jeunes costauds et patibulaires organisaient des courses de voiture dans les rues... Bref, ce qui paraissait un paradis nous était devenu tellement inquiétant que nous avons décidé d'en partir dès le lendemain. J'ai retrouvé un peu ce même sentiment sur Marajo, ou derrière ces paradis apparents, on voit déambuler des jeunes tatoués "Brigada de Jesus". C'étaient deux endroits isolés géographiquement, culturellement, dans un paysage beau et serein. C'est la rencontre de ces deux impressions qui a créé le village du livre.
  • Brasilyane: Par le personnage de Mateo, Tu abordes également la question du handicap, la trisomie, et du regard qu'on porte sur les handicapés.
  • Patrick Malherbe : Comme je le dis dans la présentation du livre, j'ai un fils trisomique, et j'ai voulu montrer comment quelqu'un comme lui peut casser le moule des relations sociales, par des réactions spontanées, affectives. C'est ce qui se passe dans le récit, quand l'enfant vient désamorcer la tension croissante lors de la procession du village. Il se trouve comme un passeur entre les hommes, c'est une capacité qu'il a en plus, comme la trisomie 21, c'est avoir quelque chose en plus, pas en moins... J'ai aussi voulu montrer ces réactions opposées, entre le rejet et le dégoût ou ces "qu'est-ce que c'est beau", "c'est un don de Dieu", qui sont autant des dénis de la réalité, et des formes de discrimination.
  • Brasilyane: Dans tes deux ouvrages, le Brésil tient une place importante...
  • Patrick Malherbe : Cela tient à ce que je vois la Guyane comme une partie d'un ensemble amazonien. Quand j'ai découvert le Brésil amazonien, j'y ai retrouvé ce lien entre les personnes et la nature, les mythes , les croyances , ce rapport avec la nature. Je me rappelle d'une rencontre à Belém avec un Brésilien de São Paulo qui voyageait pour connaître son pays, complètement déstabilisé par cet environnement, dans lequel je me sentais plus à l'aise que lui.
  • Brasilyane: En quoi votre formation de sociologue influe-t-elle sur votre travail d'écrivain ?
  • Patrick Malherbe : Si mes romans sont tout sauf des études sociologiques, cette pratique influence certainement ma façon de regarder, d'observer les comportements humains, ma sensibilité à ce qui m'entoure, les interactions entre les gens...
  • Brasilyane: C'est déjà votre deuxième roman, je crois que d'autres sont bien avancés ou en projet... Finalement, qu'est-ce qui vous pousse à écrire ?
  • Patrick Malherbe : J'écris depuis longtemps. J'avais accumulé des notes sur la Guyane depuis 11 ans, et puis j'ai voulu découvrir la vie ici, en forêt. Un jour j'ai repris mes notes, et je me suis dit que je pouvais en faire quelque chose, je voulais faire découvrir cette Amazonie, ces relations entre la nature et les humains, peut être aussi démystifier la mauvaise image de la forêt.

Le Village sans Raison, de Patrick Malherbe, aux éditions Orphie. A lire également "Devant le Chinois", paru en 2011 chez Ibis Rouge, où un long chapitre racontant les pérégrinations de deux personnages sur la route de Macapa et à Belém rappellera bien des souvenirs à certains d'entre nous.

 

 

Vous êtes ici : Culture brésilienne A propos du Brésil Littérature: Le Village sans Raison, quand l'extrémisme religieux prospère en Amazonie